Le contact avec la chair de porc peut-il affecter la licéité d’un aliment ?

image_pdfimage_print

Question : Est-ce que le simple contact entre la chair de porc et un aliment halâl a une incidence sur la permission de consommer cette dernière ? Et de façon plus générale, est-ce que le fait qu’un même ustensile soit employé pour les deux éléments pose problème ?

Réponse : Avant d’apporter des éléments de réponse à votre question, il est important de clarifier deux points :

L’avis des savants musulmans concernant l’impureté rituelle de la chair de porc

La très grande majorité des oulémas s’accorde pour considérer que la chair du porc, en sus d’être harâm (interdit à la consommation), est également impure (rituellement). Cette opinion est fondée sur le passage coranique dans lequel la chair de porc est qualifiée de « ridjss », qui signifie « nadjiss » (souillure). (Sourate 6/ Verset 145)[1] Elle est également renforcée par le Hadith suivant : Abou Tha’labah Al Khouchaniy (rahimahoullâh) raconte qu’il a questionné le Messager d’Allah (sallallâhou alayhi wa sallam) en ces termes : « Nous vivons dans le voisinage de gens du livre et ils font cuire dans leurs marmites du porc et boivent dans leurs récipients du vin… (Dans ces conditions, pouvons-nous utiliser leurs ustensiles) ? » Le Messager d’Allah (sallallâhou alayhi wa sallam) répondit : « Si vous pouvez trouver autre chose, utilisez celle-ci pour manger et boire (et évitez donc leurs vaisselles). Et si vous n’avez rien d’autre, alors lavez ces ustensiles (des gens du livre) et (utilisez-les) pour manger et boire. »(Sounan Abî Dâoûd – Authentifié par Al Albâni)

Certains savants ne partagent pas cette opinion et considèrent que le terme « ridjss » est synonyme de « harâm » (illicite) et non de « nadjiss » (impur) : selon eux, donc, la chair du porc n’est pas impure.[2] Cependant, comme le relève en substance Al Qaradâwi, cet avis largement minoritaire est peu convaincant car le fait de considérer que le terme « ridjss » fait référence au caractère illicite de la chair du porc a pour conséquence de priver le passage coranique de son éloquence (et même, carrément, de son sens…) : le message exprimé serait alors, en quelque sorte, que la chair de porc est interdite à la consommation parce qu’elle est… interdite !

Les règles applicables en cas de contact entre éléments purs et souillures entre  éléments souillés

1.      En cas de contact entre un élément pur et un élément qui est une nadjâssah (une souillure) en soi (comme la chair de porc justement), le premier se retrouve impur à son tour, pour peu qu’il soit humide (ou que la souillure le soit).[3]

2.      En cas de contact entre un élément pur et un élément qui, sans être une nadjâssah en soi, est cependant impur (suite au contact avec une souillure par exemple), l’impureté du second est transmise au premier :

  • si l’un des deux est légèrement humide (« ratb »). C’est là l’avis des châféïtes et c’est aussi là une opinion rapportée des hanafites;[4]
  • si l’on retrouve sur l’élément pur une trace (« athar », au niveau de la saveur, la couleur ou l’odeur) de la souillure. C’est là l’avis qui fait autorité chez les hanafites;[5]
  • en cas de présence de liquide (« balal ») sur l’élément pur (ou l’élément souillé). C’est là l’avis que l’on retrouve dans des références hambalites;[6]

Pour en venir à présent à vos questions :

* Par application de la première règle citée ci-dessus, le contact direct entre la chair de porc et un aliment halâl a pour conséquence de souiller cette dernière si l’un des deux éléments est humide.

* S’il n’y a pas de contact direct entre l’aliment halâl et la chair de porc, mais qu’il y a plutôt contact entre l’aliment halâl et un élément qui a été souillé par la chair de porc[7], ce sont les avis exposés dans la seconde règle qui seront à considérer. Ainsi, l’aliment sera souillé :

  • selon certains savants, si l’un des deux éléments est légèrement humide (« ratb »);
  • selon d’autres savants, si l’on retrouve sur l’aliment halâl une trace (« athar », au niveau de la saveur, la couleur ou l’odeur) de la souillure;
  • selon d’autre savants encore, en cas de présence de liquide (« balal ») sur l’aliment halâl (ou l’élément souillé).

En tous les cas, s’il s’avère qu’un aliment halâl a été effectivement souillé, sa consommation ne serait possible qu’une fois la partie affectée par la souillure enlevée (ou purifiée…). En pratique, cependant, il semble probable qu’un musulman s’abstiendra complètement de consommer un tel aliment (du moins dans des conditions normales), eu égard du dégoût qu’il éprouvera naturellement pour la souillure concernée…

* Pour ce qui est de l’usage des mêmes ustensiles (assiettes, couteaux…)  pour la préparation d’un aliment qui est une souillure en soi (comme la chair de porc) et un aliment halâl, le Hadith authentique cité plus haut énonce la conduite à adopter: dans la mesure du possible, il faut éviter de le faire. Et si jamais cela devait se faire, ce n’est qu’après le nettoyage correct (tathîr) des ustensiles qui auront été employés pour la chair de porc. [8]

Notons, pour conclure, qu’un animal qui n’a pas été abattu conformément au rituel requis en islam pour le rendre licite à la consommation est, juridiquement, considéré comme étant un cadavre (« maytah »).[9] Et les oulémas des écoles d’interprétation du droit musulman les plus connues s’accordent pour considérer que la chair du cadavre est rituellement impure en soi.[10] Elle est donc concernée par les mêmes règles que celles détaillées précédemment concernant la chair de porc.

Wa Allâhou A’lam !


Notes:

[1]Dis : « Dans ce qui m’a été révélé, je ne trouve d’interdit en matière de consommation que la bête (trouvée) morte, ou le sang qu’on a fait couler, ou la chair de porc (lahm oul khinzîr)– car ceci une souillure (fa innahoû ridjsoun) – ou ce qui, par perversité, a été sacrifié à autre qu’Allah. » Quiconque est contraint (à en consommer), sans toutefois abuser ou transgresser, ton Seigneur est certes Pardonneur et Miséricordieux.

[2] « As Sayl al Djarrâr » – v. 1, p. 36

[3] « Moughniy al Mouhtâdj » – v. 1, p.83

[4]« Al Mawsoûat al Fiqhiyah » – v. 40, p. 94, « Al Madjmoû » – v. 2, p. 571, « Al Mouhadhab » – v.1, p. 91. C’est cet avis que privilégient généralement les organismes de certification halâl des produits alimentaires à travers le monde (du moins ceux dont le processus de contrôle est fondé sur le respect des règles du fiqh hanafite) : les produits affectés par contamination croisée (suite à un contact avec un élément impur) sont écartées de la certification.

[5] « Al Mawsoûat al Fiqhiyah » – v. 40, p. 94, « Hâshiya at Tahtâwi ‘alâ marâqiy al Falâh » – p. 85, « Radd al Mouhtâr » – v. 1, page 321

[6] « Kacchâf al Qinâ' » – v. 1, p. 219 et « Char’h Mountahiy al Irâdât » v.1, p.102. Il convient de souligner que ladite règle est énoncée pour illustrer les règles de purification des choses non absorbantes (comme une épée ou un couteau). L’avis des mâlékites sur la question semble aller dans le même sens : en effet, des savants mâlékites ont énoncé en substance que si un élément souillé par de l’urine n’a pas été purifié et que l’urine a simplement séché, le contact de cet élément avec un endroit qui est « mabloûl » (mouillé) aura pour effet de souiller celui-ci; par contre, si cet élément entre en contrat avec un aliment sec, ce dernier ne sera pas affecté. Voir « Hashiyat ad Dassoûqi ‘alach Char’h al Kabîr » – v. 1, p. 80-81

[7] Ce qui pourrait être le cas, par exemple, si un non musulman a préparé un sandwich au jambon et que ses mains ont été souillées

[8] Deux Fatâwas contemporaine (en arabe) qui rappellent ces règles :

http://www.islamweb.net/fatwa/index.php?page=showfatwa&Option=FatwaId&lang=A&Id=66280

http://www.islamweb.net/fatwa/index.php?page=showfatwa&lang=A&Id=127595&Option=FatwaId

[9] Voir par exemple sur ce point « I’lâm al Mouwâqi’în », v. 2, p. 154 et « Ahkâm al Qour’aane » de l’Imâm Djassâs (rahimahoullâh), v. 1, p. 132

[10] « Al Mawsoûat al Fiqhiyah » – v. 39, p. 388. Al Râzi  (rahimahoullâh) va jusqu’à affirmer que ce point fait l’objet d’un consensus (idjmâ’) : voir « Tafsîr Mafâtih al Ghayb », v. 5, p. 19