La hidjrah est-elle encore possible ?

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Question : J’ai lu la phrase suivante dans un Hadith authentique : « Il n’y aura plus d’émigration après la libération (…)« . Pourriez-vous m’éclairer concernant le sens de ce propos ? Est-ce que cela signifie que, de nos jours, il n’est plus possible de faire la hijrah ?
Réponse : Ces propos du Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) que vous évoquez (et qui sont extraits d’un Hadith authentique rapporté par Aïcha (radhia Allâhou ‘anhâ))ont été énoncés après la libération de la ville de Makkah par les musulmans, évènement qui eut lieu au cours du mois de Ramadhân de l’Hégire 8. Le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) affirma donc à cette occasion qu’après cette libération, il n’y aura plus de hidjrah –émigration. Comme l’ont souligné les savants, ces propos n’ont pas une portée générale : en effet, cette phrase ne signifie pas que l’émigration ne sera plus jamais obligatoire, ou qu’elle n’existera plus et ne sera plus du tout légiférée après le « fath » (libération) de Makkah, auquel cas elle se poserait en contradiction avec un autre Hadith dans lequel le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) affirme que « l’émigration ne s’arrêtera pas tant que la tawbah (repentir) ne s’interrompra pas; et la tawbah continuera tant que le soleil ne se lèvera pas à l’ouest. » (Abou Dâoûd, Mousnad Ahmad – Authentifié par Al Albâni dans Sahîh oul Djâmi’ – Hadith N°7469)

La question qui se pose est donc de savoir quels sont le sens et la portée précise de ces propos prophétiques. A ce sujet, les commentateurs ont énoncé principalement trois possibilités d’interprétation :

–     Suivant la première, qui est reprise notamment par l’Imâm An Nawawi (rahimahoullâh), cette phrase signifierait qu’après la prise de Makkah, il n’y aura plus d’émigration pour les habitants de cette ville, ce qui suppose que celle-ci restera sous autorité musulmane et que l’Islam y sera toujours établie jusqu’à la Fin des Temps, ou jusqu’au moment où Allah le voudra. Il faut savoir qu’aux premiers temps de l’Islam, comme l’écrit l’Imâm Al Khattâbi (rahimahoullâh), « l’émigration était seulement désirée et voulue pour les musulmans. Par la suite, lorsque le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) émigra vers Madinah, la hidjrah est devenue obligatoire, et ce, afin qu’ils puissent lutter à ses côtés (ndt : les musulmans étant alors peu nombreux) et afin d’apprendre de lui l’essentiel de leur religion; et Allah a mis l’emphase sur (l’importance de ce devoir) dans plusieurs versets coraniques,  à tel point qu’Il a complètement coupé le lien de fraternité (ndt : unissant en principe tous les musulmans) entre ceux d’entre eux qui avaient émigré et ceux qui ne l’avaient pas fait dans le verset suivant : « Quant à ceux qui ont cru et n’ont pas émigré, vous ne serez pas liés à eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent. » (Sourate 8 / Verset 72); puis, lorsque Makkah a été libérée et que les gens des différentes tribus sont entrés en nombre dans l’Islam, l’obligation de la hidjrah prit fin, mais celle-ci resta quand même recommandée. »[1] Ce serait donc à la fin de cette obligation bien précise que le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) ferait ici allusion.

  –        Suivant la seconde interprétation, par ces propos, le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) annoncerait la fin du mérite particulier de lahidjrah qui était faite avant la libération de Makkah. En d’autres mots, le statut de ceux qui ont émigré avant est supérieur à celui des musulmans qui ont fait la hidjrahpar la suite, la prise de Makkah constituant en quelque sorte une frontière temporelle. Cette seconde interprétation se rapproche quelque peu de ce qui est énoncé dans un verset du Qour’aane : « Ne sont pas équivalents cependant celui d’entre vous qui a donné ses biens et combattu avant la conquête… ces derniers sont plus hauts en hiérarchie que ceux qui ont dépensé et ont combattu après. » (Sourate 57 / Verset 10)

–        Enfin, d’après la troisième interprétation, à travers cette phrase, le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) énoncerait la fin de l’obligation de la hidjrah pour tous ceux qui sont dans la même situation que les mecquois après la libération de la ville sacrée, c’est-à-dire pour l’ensemble des musulmans qui vivent dans un espace se trouvant sous autorité musulmane (ou ayant un statut similaire). Par contre, pour une personne qui se retrouverait encore aujourd’hui dans un contexte similaire à celui dans lequel vivaient les mecquois avant la libération de leur ville (c’est-à-dire qu’elle réside en un lieu où le respect des obligations religieuses ne lui est pas possible), l’émigration sera toujours obligatoire.

Cette dernière interprétation permet d’apporter quelques précisions supplémentaires concernant le statut de lahidjrah actuellement. Ibnou Hadjar (rahimahoullâh) écrit « qu’une des sagesses de l’obligation de la hidjrah pour celui qui devenait musulman était de lui permettre de se protéger contre les persécutions des siens, qui n’étaient pas musulmans; ces derniers faisaient en effet souffrir ceux d’entre eux qui se convertissaient jusqu’à ce qu’ils reviennent vers leur religion. C’est au sujet de telles personnes que le verset suivant fut révélé :  « Ceux qui ont fait du tort à eux mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant : « Où en étiez-vous ? » (à propos de votre religion) – « Nous étions impuissants sur terre », dirent-ils. Alors les Anges diront : « La terre d’Allah n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre d’émigrer ? » (Sourate 4 / Verset 97)  Et cette émigration est encore nécessaire pour toute personne qui devient musulmane en terre d’incroyance (dâr oul koufr)[2] et qui est en mesure d’émigrer de celle-ci. »[3]Ailleurs, il écrit en substance que, pour le musulman qui réside en terre de koufr, trois cas de figure peuvent se présenter :

 I.     Il ne lui est pas possible de manifester sa religion et de s’acquitter de ses obligations en ce lieu et il est en mesure de le quitter et d’émigrer (vers une terre ou il peut respecter ses devoirs religieux librement) : pour une telle personne, la hidjrah est obligatoire.[4]
 II.     Il est en mesure d’émigrer, mais il lui est également possible de manifester sa religion et de s’acquitter de ses obligations en restant dans ce lieu : l’émigration ne lui est pas obligatoire, mais reste quand même recommandée, et ce, (…) afin (notamment) d’éviter d’être confronté au mal et au péché qui y est dominant.(Il convient de souligner ici cependant que, selon Al Mâwardiy (rahimahoullâh), lorsque le musulman est en mesure de manifester sa religion dans une des terres du koufr (incroyance), le lieu où il vit devient (à son niveau) un dâr al islâm (espace de l’islam); il lui est alors préférable d’y rester étant donné que l’on peut espérer que sa présence contribuera à l’acceptation de l’Islam par des non musulmans.) [5]

III.     Il n’est pas en mesure d’émigrer en raison d’une maladie, d’un emprisonnement, ou pour une autre raison valable. Dans ce cas, la résidence en terre de koufr est permise; mais s’il s’efforce de faire quand même la hidjrah, il sera récompensé.[6]

Enfin, il convient de souligner qu’il y a un type de hidjrah qui, lui, est obligatoire de façon constante pour tout musulman et toute musulmane… Il s’agit de ce que le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) a exprimé en ces termes dans un Hadith : « Le (véritable) Mouhâdjir est celui qui délaisse ce qu’Allah a interdit. »(Mousnad Ahmad – Authentifié par Ibnou Hazm (rahimahoullâh) dans « Al Mouhallâ » – Volume 1 / Page 21)

Wa Allâhou A’lam !


[1] Réf : « Fath oul Bâriy »- Volume 7 / Page 229et « Takmilah Fath il Moulhim » – Volume 3 / Page 373

 

[2] Un espace où elle ne peut s’acquitter de ses obligations religieuses, comme cela va être précisé par la suite…

[3] Réf : « Fath oul Bâriy » – Volume 6 / Pages 38-39

[4] C’est ce qui ressort des propos de Aïcha (radhia Allâhou anha) qui avait été questionnée au sujet de lahidjrah : Elle avait répondu que les musulmans, au départ, devaient fuir pour protéger leur religion, de crainte qu’ils ne soient éprouvés en restant à Makkah. Elle énonce ainsi clairement la raison qui motivait la nécessité de la hidjrah. Selon Ibnou Hadjar (rahimahoullâh) toujours, les Ahâdîths qui condamnent sévèrement la résidence au milieu des non musulmans concerne ce cas de figure précis. C’est le cas par exemple du Hadith dans lequel le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) affirme : « Je suis innocent de tout musulman qui réside au sein des mouchrikîn (polythéïstes). » (Abou Dâoûd)Dans un autre Hadith, le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) dit : « Allah n’accepte aucune action d’un mouchrik après qu’il soit devenu musulman tant qu’il ne se sépare pas des mouchrikîn. » (Sounan Nasaï)Réf :« Fath oul Bâriy » – Volume 6 / Page 39 et Volume 7 / Page 229

 

[5] Réf : « Fath oul Bâriy » – Volume 7 / Page 229

 

[6] Réf : « Fath oul Bâriy »- Volume 6 / Page 190